12ème dimanche du temps ordinaire - 21 juin 2020

Mt 10, 26-33

 

J’ai lu une très belle prière de saint Ignace d’Antioche, moins connu qu’Ignace de Loyola, alors qu’il a une place importante de l’Histoire de l’Eglise : deuxième évêque d’Antioche après saint Pierre, il fut arrêté comme chrétien, condamné à mort, et envoyé à Rome pour y être livré aux bêtes, où il mourut entre 107 et 117. Pendant le voyage, il écrivit une série de lettres aux églises qu’il traversait, des lettres magnifiques, pleines de douceur, d’émotion et de vigueur. Il écrit notamment : « La foi et la charité sont le commencement et la fin de la vie : le commencement, c’est la foi, et la fin, la charité. Les deux réunies, c’est Dieu, et tout le reste s’ensuit qui conduit à la perfection » (Eph. 14, 1).

Dans une de ces Lettres, celui qui fut le premier théologien du martyre fait cette prière :
« Demandez pour moi la force intérieure et extérieure,
afin que je n’aie pas seulement la parole, mais la volonté ;
afin que je n’aie pas seulement la réputation d’être chrétien, mais la réalité.
Si j’en ai la réalité, alors je pourrai en avoir la réputation et être un vrai croyant,
quand je ne serai plus visible pour le monde. Rien de ce qui se fait voir n’est bon.
Ainsi notre Dieu Jésus Christ se manifeste davantage maintenant qu’il est retourné au Père.
Et quand le christianisme est haï par le monde, on voit bien
qu’il n’est pas une œuvre de persuasion humaine, mais de puissance divine ».

Rien de ce qui se fait voir n’est bon. Il y a un temps pour tout, un temps pour chercher et un temps pour perdre, un temps pour garder et un temps pour jeter, un temps pour se taire et un temps pour parler (cf. Ecclésiaste (Qohéleth) 3, 1-15).
Rien de ce qui se fait voir n’est bon. Rien de ce qui cherche à se faire voir n’est bon. Nous avions à la messe de mercredi l’évangile du Mercredi des Cendres : toi, quand tu fais l’aumône, quand tu pries, quand tu jeûnes, que cela reste dans le secret, ton Père qui le voit te le revaudra, – car la seule vraie Gloire est celle du Père : « Voyant ce que vous faites de bien, les hommes rendront gloire à votre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 16).

Lorsque Jésus prévient ses Apôtres que « rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu », il ne s’agit pas des turpitudes des hommes mais des merveilles de Dieu ! Et je vous propose de rapporter la suite – « ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits » – aux paroles prononcées par le Christ sur la Croix quand l’obscurité se fit sur toute la terre, paroles de totale confiance en son Père, de remise de sa vie entre ses mains.

C’est la confiance à laquelle nous sommes appelés particulièrement dans le temps de crise que nous vivons, au regard des épreuves à venir, des nuages qui s’amoncellent sur notre monde, de l’orage qui gronde. Ne craignez pas, dit Jésus.

Je voudrais pour cela m’inspirer de l’homélie du Pape François à la Pentecôte. L’Esprit-Saint étant le don de Dieu, Dieu donne, son amour et la liberté, le Pape nous invitait chacun à voir où nous en étions, « nous regarder du dedans pour nous demander : qu’est ce qui nous empêche de nous donner ? ».
Il estimait qu’il y a trois obstacles, trois ennemis principaux du don, tapis à la porte de notre cœur : le narcissisme, le fait de se poser en victime et le pessimisme.

Le narcissisme ou nombrilisme a toujours existé qui fait se complaire de ses propres intérêts. « La vie est belle si j’y gagne » et donc « Pourquoi devrais-je me donner aux autres ? ». Cette propension naturelle à se replier sur soi a été accentuée pour certains par la pandémie et le confinement tandis que d’autres ont découvert la joie du service et de la générosité.

Le pessimisme est aussi ancien, qui peut résulter du premier : le nombrilisme rend pessimiste et le pessimisme rend égoïste. Ce n’est pas tant que « rien ne va » mais rien ne nous satisfait, « ni la société, ni la politique, ni l’Eglise… ». Le pessimiste s’en prend au monde mais reste inerte : « à quoi cela sert-il de donner ? C’est inutile ».

Plus nouvelle, dans son ampleur, est la tentation victimaire, – le fait de se poser en victime sans qu’il y ait d’agression ni d’agresseur. C’est d’abord un manque de respect pour les vraies victimes. Le terme victimaire dit une souffrance sans faits avérés. Celui qui se croit défavorisé s’enferme dans cette posture, et se plaint dans une incessante litanie : « Personne ne me comprend, personne ne m’aime ». Si le Pape avait été italien, il aurait parlé de Caliméro, du nom de la superbe basilique San Calimero à Milan, ce personnage de dessin animé italien créé dans les années 60, un petit poussin noir parce que c’était une publicité pour une lessive : il était tombé dans la boue et lavé à la fin.
« C’est trop inzuste ! », dit Caliméro. « Pourquoi les autres ne se donnent-ils pas à moi ? ». Cette tentation se généralise à mesure que se diluent les responsabilités de chacun. Il faut dire qu’elle profite de multiples facteurs, de l’infantilisation des foules à la reconnaissance médiatique, de l’immaturité systémique à la manne de l’indemnisation financière.

Chacune de ces tentations est une idolâtrie, dit le Pape, du dieu-miroir, du dieu-lamentation et du dieu-négativité, au regard desquelles « nous nous trouvons en manque d’espérance ». Nous avons besoin de retrouver le sens du bonheur et le goût de la vie, le don que nous sommes : nous avons besoin de l’Esprit Saint. Ce sont davantage des manques que des péchés : c’est le pessimisme qui est un péché contre l’Espérance et le nombrilisme un péché contre la Charité.

On comprend dès lors pourquoi la tentation victimaire ne cesse de prendre de l’ampleur qui est un péché contre la Foi, le refus des responsabilités. Pourtant, nous aurons tous à répondre devant Dieu de ce que nous aurons fait de ce que nous avons reçu. « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps » : de qui parle Jésus, sinon du Tentateur ?

Jésus est la vraie victime, la victime offerte pour nos péchés. Il donne sa vie par amour. En acceptant la mission du Père et la complexité du monde, il est le chemin du salut par son acceptation et son sacrifice, modèle du don de soi et de l’engagement.

Ne passez pas trop de temps à savoir quelle tentation vous menace le plus. Reprenez plutôt le message du Christ sur la volonté du Père : le Père m’aime, dit Jésus, parce que je fais toujours ce qui lui plaît. Le Père lui-même lui a rendu témoignage par la voix venue du Ciel : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour ; écoutez-le ».

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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