Dans les béatitudes que nous avons entendues dimanche dernier, le Christ commençait déjà à expliquer à ses disciples comment ils auront à se situer face à la société humaine et au monde environnant. Dans l’Evangile d’aujourd’hui, il prolonge son enseignement avec gravité.
A la vue des foules, Jésus monta dans la montagne et il s’assit. Il siège pour enseigner et ses disciples s’approchèrent de Lui. Il les enseigne en ouvrant la bouche ; c’est la bouche de Dieu qui parle. On peut imaginer la scène : Jésus est sur le haut de la montagne avec ses disciples autour de Lui et les foules en contre-bas. Les disciples sont mis en évidence devant tout le monde. Ils sont exposés aux yeux de tous. Comme Il ne les enseigne pas en secret, c’est qu’Il veut donc que tout le monde sache qu’ils sont bien ses disciples.
Et on songe alors à cette béatitude qui précède : « bienheureux vous les persécutés, vous qu’on va calomnier … ». Jésus situe déjà ses disciples quant à leur proche avenir, face aux réactions qu’ils auront à assumer et qui seront des réactions de haine. Ceux qui n’aiment pas le Christ, (c’est-à-dire ceux qui n’aiment pas Dieu puisque c’est dans l’hostilité à Jésus que se cristallise et s’explicite l’hostilité à Dieu), feront souffrir les disciples qui témoignent du Christ, eux qui se déclarent solidaires du Christ.
Pauvres, écrasés, persécutés, … cela n’a rien d’enviable. Peut-on désirer un tel avenir pour ses amis?
Jésus prononce alors des mots en rupture avec cette perspective : « Vous êtes le sel de la terre » parce que Dieu vous a créés comme le sel de la terre. C’est plutôt glorieux ! « Vous êtes la lumière du monde. » parce que c’est Dieu lui-même qui pour vous a allumé cette lampe ! Quelle révélation !
Cela nous pousse à méditer en quoi consiste le dessin de Dieu sur nous, sur ce que Dieu parvient à faire de nous avec sa force et sa puissance divine de telle sorte que nos faiblesses, nos manquements, nos failles finissent par être dépassées, transcendées.
« Sel » et « lumière » sont deux éléments corrélatifs de toute vie humaine ici-bas : spirituelle, chrétienne, quotidienne.
Le sel est le symbole de la Sagesse, celui aussi de la connaissance ; une double connaissance. La connaissance de ce qui appartient à Dieu, de ce qu’est Dieu et par ailleurs, la connaissance nécessaire et utile afin de bien mener sa vie, d’éviter le mal, de discerner et de choisir entre le moins bon et le plus profitable. Cette connaissance offre à l’homme d’apercevoir ce qui est mauvais ou dangereux, ce qui sauve, où se trouve le bon choix, ce qui conduit à réussir ou à échouer. Le sel donne de la saveur, il rehausse le goût, élimine la fadeur. Jésus invite ses disciples à prendre conscience de ce que Dieu fait pour nous appuyer dans les problèmes de notre vie.
« Vous êtes le sel de la terre » parce que Dieu vous a créés et vous envoie comme le sel de la terre. « Vous êtes la lumière du monde » parce que c’est Dieu en son dessein qui vous appelle pour être ses témoins, amis de Dieu lui-même, témoins de l’Evangile, avec toutes les oppositions que cela comporte.
La lumière est l’élément corrélatif de la Sagesse en ce qu’elle en symbolise l’action qui en découle. La lumière resplendit à partir des actes, à partir de l’action : connaissance et action ; intelligence et volonté ; sagesse et amour vont de pair.
Ces deux images, sel et lumière, sont complémentaires et inséparables dans la pensée de Jésus.
Aujourd’hui, nous, en tant que disciples du Christ, nous qui nous approchons encore de Jésus dans l’Eucharistie, tout comme les disciples sur la montagne, nous sommes soumis non seulement à un jugement de conscience par Dieu qui regarde notre âme, notre cœur, mais nous sommes aussi soumis au jugement des hommes qui nous entourent. Si le Christ a voulu cela, comme pour les disciples sur la montagne, entourés de la foule.
Ce qui ressort des deux images du sel et de la lumière, quelles que soient les apparences, c’est que les hommes nous attendent, les hommes sont demandeurs de ce que nous portons. Comme Il le dira souvent, (sauf pour celui qui a viré et qui est entré dans la haine), les hommes sont pour vous, ils attendent beaucoup. Nous sommes porteurs pour eux de ce qu’est cette sagesse, qui est Dieu lui-même, afin de mener « bonnement » notre existence. Et Dieu y pourvoit sans que nous sachions comment. Nous sommes porteurs pour eux de cette lumière qui resplendit à partir des œuvres, des actes que Dieu accomplit. Ils ont besoin de cela, ils veulent cela.
On peut dire cela autrement. Les hommes veulent vivre, ils veulent être aimés, or nous sommes porteurs pour eux de cette espérance de la part de Dieu. Donc, même si le Christ a parlé de persécutions dans les béatitudes, Il nous redit ici qu’en fait, quels que soient les rejets, les dédains, mépris ou ricanements, indifférences ou persécutions, en réalité dans le fond de nos relations avec les autres, nous sommes partis pour la victoire ! Et cela ne peut être autrement ! Une cité n’est pas construite au sommet de la montagne, sinon que pour être vue. Ne vous en inquiétez pas, dit le Christ.
Dieu nous invite à un niveau où par nous-mêmes (évidemment nous le savons bien) nous ne pouvons pas accéder. A notre simple niveau nous sommes aussi médiocres que les autres.
Mais voilà que Dieu a fait pour nous de grandes choses et qu’Il continue d’en faire. Après le sel etla lumière, voici qu’intervient une troisième image, celle de la cité sur la hauteur, construite sur la hauteur. De quoi s’agit-il ? C’est l’Eglise, c’est la Jérusalem, c’est cette vie ecclésiale qui va illuminer le monde. Comme le Christ est lumière, Il nous donne de partager ce resplendissement qui est le sien. C’est parce que le Christ attire qu’il y a aussi des hommes qui s’intéressent aux chrétiens. Et ce n’est pas à cause du parfum de notre supériorité que cela se produit. Si malgré nous, en dépit de nos péchés, des gens s’intéressent à l’Eglise, c’est qu’en eux quelque chose d’autre est en train de se passer. Quelqu’un d’autre les attire, quelqu’un d’autre a voulu se servir de nous pour se faire connaître et pour montrer le PERE qui nous bénit et nous cherche.
Conclusion
La vie chrétienne, si nous en avons peur – et c’est important de se le redire – (il faudra se libérer de cette peur) n’est pas une vie privée. Le chrétien est un homme public par la volonté du Christ pour qu’il agisse à travers nous. Mis dans cette situation et surtout aujourd’hui avec les réseaux sociaux, si nous regardons nous-mêmes, nous savons que nos vies en église sont loin d’être à la hauteur, cependant nous avons reçu une potentialité énorme !
On peut donc résumer les paroles du Christ de ce jour : Vous êtes la création divine, la lumière du monde, éclairez donc ! Vous êtes par création divine le sel de la terre, donnez du goût ! Vous êtes par création divine la Cité Sainte, Jérusalem, plantée sur la montagne ! Vous êtes la création des Fils de Dieu, engendrés dans le Baptême. Devenez pleinement ce que vous êtes déjà par grâce. Assumez cette potentialité énorme, fabuleuse qu’il y a à l’intérieur de vous par engendrement, que notre Père des Cieux fait à l’intérieur de vous. Car Dieu, là où Il crée, Il engendre, là où Il appelle, Il envoie.
Croyez fermement que Dieu, quelque soit votre situation et vos moyens, engendre une autre personnalité, qui est celle que peut-être dans votre jeunesse vous n’avez pas imaginé (cf Simon Pierre, Paul de Tarse) que vous seriez.
C’est cette puissance engendrante du Père qui nous donne la capacité effective, par l’amour filial, avec l’esprit filial, de vivre la vie filiale de l’Eglise sans avoir peur de ce qui pourrait arriver lorsqu’on vit sa foi, car, quoique nous demandions, on sait que le Seigneur le fera pour nous. La moisson est abondante ! Au large ! En avant ! Sors et comporte-toi bien. Cela suffira ! En te voyant vivre, ils se poseront alors les questions qui les mettront en route : mais qu’est-ce donc qui le pousse à agir ainsi ? Et tôt ou tard ils découvriront le Christ, et l’Eglise comme mère.
Père Jean-Pascal Duloisy, curé

