Baptême du Seigneur - 10 janvier 2021

Mc 1, 7-11

 

Si le baptême de Jean Baptiste avait été le baptême chrétien, à la venue du Christ les eaux se seraient transformées en sang, en mémoire de la première des dix plaies d’Egypte (Ex 7, 14) qui conduisirent à la libération du peuple d’Israël, du moins sa sortie du pays de l’esclavage, car les eaux se sont transformées en sang quand les Egyptiens se sont lancés à la poursuite des enfants d’Israël et que les eaux de la Mer Rouge refluèrent sur eux (Ex 14). Nous en reprenons le récit chaque année dans la nuit de Pâques : « Chantons le Seigneur, car il a fait éclater sa gloire : Il a jeté à l’eau cheval et cavalier ! ».

Je ne crois pas que nous donnerions ce baptême aux petits-enfants à leur naissance : ce serait trop demander aux parents, et nous ferions comme d’autres chrétiens qui le réservent à l’âge adulte. Certains disent : ‘pour lui laisser le choix’. Le choix de quoi ? De voir que le monde est abîmé par la maladie et la violence ? Le choix de vivre passivement sous les injustices, voire d’y collaborer ? Le choix de comprendre que notre cœur est marqué par le péché et que le Christ est venu nous en délivrer ?

Au lendemain de Noël, la première fête que nous célébrons est le martyre d’Etienne, et deux jours après, le massacre des saints Innocents est un écho cruel de la dixième et dernière plaie d’Egypte.

Voyez avec quelle délicatesse nous traitons cette réalité par les trois mystères de l’Epiphanie, que résumait l’antienne des Vêpres dimanche dernier : « nous célébrons trois mystères en ce jour. Aujourd’hui l’étoile a conduit les mages vers la crèche ; aujourd’hui l’eau fut changée en vin aux noces de Cana ; aujourd’hui le Christ a été baptisé par Jean dans le Jourdain pour nous sauver, alléluia ». Je vous disais la triple ouverture par les Mages aux Nations, des cieux à la vie éternelle, et aux Noces de Cana, au meilleur de la vie intérieure.

Le baptême du Seigneur est une Epiphanie, et admirons la douceur de l’Esprit-Saint qui se manifeste non comme un feu mais comme une colombe. Elle correspond au titre annoncé par Isaïe dans la nuit de Noël : « Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix » (Is 9, 5) : l’Esprit descend comme une colombe sur le Prince de la Paix.

Je vous propose de laisser de côté l’origine biblique, quand la colombe rapporta un rameau d’olivier signifiant la fin du Déluge et le début de l’Alliance, pour nous concentrer sur trois qualités de la colombe : la force, la grâce et la lumière.

Ce sont les trois qualités présentes en tout être humain que le baptême et la vie sacramentelle ont pour mission de déployer jusqu’à leur plein accomplissement dans la sainteté : la force non pas physique, ni seulement morale d’humilité, disons la force d’aimer. La grâce que peu d’êtres vivants peuvent aussi bien incarner qu’une colombe. Et sa blancheur lumineuse dit son innocence, au point que l’évangile de la sainte Famille rappelait que c’était « le sacrifice que la loi prescrivait : un couple de tourterelles ou deux petites colombes ».

Voilà pourquoi nous baptisons les nouveaux-nés et tous les adultes qui ont assez de lucidité pour assumer leur fragilité. Nous leur proposons que se déploient en eux par l’Eglise ces trois qualités inhérentes de façon unique en chaque être humain : la force, la grâce et la lumière. Oui, il faut que cela se fasse dans l’Eglise, à l’intérieur de cette communauté que Dieu a voulue, l’Eglise non pas telle que nous la connaissons mais telle qu’elle sera au Dernier Jour. ‘C’est à ce moment-là que je me ferai baptiser’, m’a répondu un de mes copains.

Les parents préfèrent parler d’entrée dans la grande famille des enfants de Dieu, et ils s’engagent à donner à leur enfant l’éducation dont il a besoin pour grandir « en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes ».

Quelle est la force que déploie la vie sacramentelle à partir du baptême, comme une colombe déploie ses ailes ? Cette force est la liberté des enfants de Dieu, « Dieu-Fort Père-à-jamais ».

« Père tout-puissant, tu as envoyé ton Fils unique dans le monde pour délivrer l’homme, esclave du péché, et lui rendre la liberté propre à tes fils ; tu sais que cet enfant, comme chacun de nous, sera tenté par les mensonges de ce monde et devra résister à Satan. Donne-lui la force du Christ, et garde-le tout au long de sa vie ». Voilà pourquoi, après son baptême, Jésus est conduit au désert pour nous montrer comment résister aux mensonges du Tentateur.

La grâce est une notion plus difficile parce que par nature insaisissable. J’ai en tête une phrase de François Mauriac sur Thérèse Desqueyroux qui n’était ni belle ni laide mais elle avait du charme. La grâce comme le charme fascine et nous échappe. Elle est le sujet central de nos prières, le secours que nous demandons à Dieu, toutes nos prières se concluant « Par Jésus le Christ notre Seigneur » car si « la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ » (Jn 1, 17). La grâce diffère de la chance en ce qu’elle nécessite notre participation.
Une paroissienne inquiète du nombre de messes que je célébrais me demandait si ce n’était pas trop fatigant ? Madame, la seule chose fatigante dans la vie, ce sont les conflits. La grâce du baptême est la grâce du pardon, la réconciliation avec Dieu et avec l’Eglise. On s’étonne que Jésus reçoive ce baptême de Jean pour le pardon des péchés – en oubliant que le pardon comme l’amour est donné pour être capable de pardonner. “Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?” (Mt 18, 33). Nous sommes aimés pour aimer à notre tour du grand amour dont Dieu nous a aimés (Eph 2, 5).

La force, la grâce et la lumière. Même si elle est attribuée à l’Esprit Saint, que Jean-Paul II appelle « la lumière de la conscience », elle est un nom du Christ, « lumière née de la lumière », qu’il partage avec les enfants de son Père : soyez des fils de la lumière. Nous disions jadis d’une personne qui quittait ce monde « qu’elle s’est éteinte » alors qu’elle entrait, par son baptême, dans « la paix, la joie et la lumière ».

Aux adultes qui ne sont pas baptisés comme aux parents qui hésitent à faire baptiser leur enfant, demandez s’ils ne voudraient pas que se déploient en eux ces trois qualités : la force, la grâce et la lumière. La force d’aimer, la grâce d’être aimé, et la lumière de la Vie.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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