« Tous mes vœux de bonheur pour cette année nouvelle », écrivez-vous dans vos mails et vos correspondances de fin d’année. Mais au fait, qu’est-ce que le bonheur ?
Pour beaucoup, c’est de ne pas manquer d’argent, pour d’autres plus âgés, c’est d’avoir la santé … pour d’autres encore, c’est de gagner une super cagnotte de l’euro millions… ou des voyages, de partir en vacances … d’accueillir un enfant à naître tant attendu.
Dans l’Evangile de ce dimanche, Jésus nous propose son chemin du bonheur et la route à suivre pour y parvenir. C’est le très célèbre « sermon sur la Montagne ».
Comme autrefois Moïse au Sinaï, Jésus a gravit la montagne pour y donner son enseignement. Cette mention n’est pas anodine car dans le vocabulaire biblique, la montagne est justement comprise comme le lieu où le ciel rencontre la terre, le lieu ou par excellence Dieu se révèle. (cf le Sinaï, (Ex 17, 91) le Mont Carmel (1R 18, 42), le Mont Thabor lors de la transfiguration.)
La montagne est le lieu où Jésus aime se retirer pour prier, où il entre en solitude et intériorité, où il exposera la profondeur de son être comme sur le mont du Golgotha. En ces béatitudes, Jésus enseigne que pour chacun de nous, exister, c’est plus que d’entendre les battements de son cœur. Le bonheur primordial, en dépit de tous les malheurs que nous pouvons subir, ou que nous rencontrerons un jour, c’est d’exister. Exister, c’est d’être en relation vitale avec Dieu.
N’y a-t-il pas des hommes et des femmes, privés de toutes conditions favorables, handicapées, malades ou meurtries dans leur chair, qui affirment ‘tout à trac’ qu’ils vivent pourtant heureux ? Pourquoi ?
Parce qu’ils ont trouvé une force intérieure qui leur permet de surmonter la blessure dont ils souffrent, dont ils sont les victimes. De même il est des hommes et des femmes dans une détresse extrême – dénuement, prison, guerre, torture, persécution … – qui font preuve d’une sérénité, d’une paix intérieure qui, bien que fragile et vacillante, les réconforte. C’est que le bonheur est ailleurs. C’est ce que Jésus nous explique aujourd’hui.
Jésus ne nous parle pas d’un bonheur mondain et passager. Il aborde le sujet à l’envers du monde actuel qui a tendance à nous dire : toujours plus vite, toujours plus haut, toujours plus grand, toujours plus riche, toujours plus de sécurité. Il nous propose les béatitudes.
La Bible est truffée de béatitudes, à commencer par les psaumes :
– Ps 1 : « Heureux qui se plaît dans la loi du Seigneur et la murmure jour et nuit. »
– Ps 44 : « Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu. »
– Ps 94 : « Heureux l’homme que tu reprends. »
– Ps 41 : « Heureux qui pense au faible et au pauvre. Au jour du malheur, le Seigneur le sauvera, le gardera et le rendra heureux sur la terre. »
NB : Jésus reprendra cette béatitude du Ps 41 (en Jn 13, 18) pour parler de Judas qui va le trahir.
Heureux ceux qui ont une âme de pauvres… car le royaume des cieux est à eux
Saint François fut fasciné par cette béatitude. Mère Teresa, Damien de Veuster le père des lépreux également. Ils avaient compris que l’homme jamais ne pourra rassasier son désir de posséder. Que seul l’amour de Dieu et des frères dans l’oubli de soi-même donne la vie. Car l’amour de nous-mêmes, dans l’oubli de Dieu et des frères finit toujours par nous anéantir.
Et cette destruction peut être grande : richesses illusoires, drogue, alcool, esprit de jouissance égoïste et encore bien d’autres dépendances et misères d’un bonheur mensonger dont le Christ vient nous délivrer. Cette misère est exactement à l’opposé de la ‘pauvreté en esprit’ que Jésus déclare ‘bienheureuse’.
L’homme est appelé à choisir ce qui est digne de lui, ce qui le rend heureux ; ce qui est digne de Dieu qui l’aime et lui trace la route jusqu’à travers les pires vicissitudes. Il y a là une Sagesse à redécouvrir.
Ecoutons ce que disent certains auteurs sur le sujet :
La pauvreté selon l’Evangile n’est pas un paupérisme, pas plus qu’elle n’est un dolorisme (cf Mounier). Elle prend simplement au sérieux son opportunité comme moyen de dilater la générosité.
Et Saint Augustin de dire :
« Si tu veux dilater les espaces de l’amour, il faut restreindre les espaces (les appétits) de la chair. L’argent, en ce sens, est chair.
– Le riche « invite » ; le pauvre “accueille »
– Le riche « côtoie » ; le pauvre « rencontre »
– Le païen se préoccupe de la pauvreté ; le chrétien vit avec les pauvres ».
Heureux les doux…car ils possèderont la terre.
Nous vivons aujourd’hui dans un univers de compétition. Mais pour quel profit ? Est-ce un bel héritage à offrir à nos enfants ? Cette béatitude parle plutôt de l‘entrée dans la communion avec Dieu. C’est l’ambition la plus belle. C’est l’ambition la plus estimable.
Accéder à la vie qui vient de Dieu et dans le même mouvement partager sa paix, sa joie, en aimant tout homme ici-bas comme il l’a fait ne déçoit pas.
Le doux se bat, non pas par rage et par haine, mais honnêtement et pour la vérité. Il n’a rien à perdre et il peut tout risquer par amour et par fidélité à Dieu. Le doux s’appuie sur Dieu, il n’est pas faible. Il est sans crainte. Dieu aide et précède sa bonne volonté.
Heureux ceux qui sont affligés… car ils seront consolés.
Heureux ceux qui savent puiser la force du bonheur dans la compassion à la Passion du Christ. Jésus, Lui l’Innocent, en portant la croix est le témoin heureux de cette foi en la Résurrection opérée par l’Esprit Saint. Alors que le malheur le plus extrême peut s’abattre sur nous, bienheureux qui ne s’abandonne pas à la souffrance qui écrase, qui ne s’enferme pas dans le désespoir et ne refuse pas la « consolation » éternelle – dans et de – la Résurrection (2 Th 2, 16).
Suivre Jésus et imiter son courage, c’est entrer dans un avenir qui ne décevra pas et qui s’offre à nous. Nous échappons ainsi à l’impasse de la souffrance absurde et de la mort inévitable.
Heureux les miséricordieux…car ils obtiendront la miséricorde
La miséricorde est au centre de la vie et de l’enseignement du Christ. Parce que la miséricorde est l’initiative de Dieu, elle appelle l’initiative de l’homme. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. » et « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés. »
Pour devenir miséricordieux, il n’y a qu’une solution, se laisser entraîner par Jésus, faire avec Lui œuvre de rédemption … pardonner 77 x 7 fois. Ainsi entrainés par, avec Lui dans sa Passion, nous nous offrirons dans une bonté infinie afin de libérer ceux qui refusent d’aimer afin qu’ils puissent aimer. Nous serons alors véritablement enfants du Père, Frères de Jésus !
Heureux les artisans de paix…car ils seront appelés fils de Dieu
Qui sont donc ces ‘faiseurs de paix’ ? Certainement pas les pacifistes. Jésus n’était pas un pacifiste. Comment guérir des hommes malades d’envie, de mépris d’autrui, de volonté de puissance, finalement d’homicides, de suicidaires, d’intellectuels’ judicieux penseurs prisonniers d’une logique diamétralement opposée à celle du mystère de la Croix et de la Rédemption ? : « C’est lorsque je suis faible que je suis fort. »
Comment ne pas penser à tous ces hommes, à toutes ces femmes que marginalisent la maladie physique, la grande vieillesse, l’infirmité, le handicap et qui sont apparemment condamnés à l’inactivité la plus totale, qui « coûtent » des fortunes à la société de consommation, qui vivent l’inutilité humaine la plus flagrante sans aucune influence sur la vie et la marche de la société, prisons, lits d’hôpitaux, ephad … etc et qui se laissent saisir par le mystère du Christ Sauveur. A travers leur faiblesse, Dieu peut passer et toucher au cœur celles et ceux qui ont oublié de prendre soin des autres, afin de leur permettre de cesser de dire « Moi j’existe ! » pour dire enfin aux autres « Tu existes ! » … offrir, plutôt que de prendre change la vie et le monde.
Telle est l’attitude selon l’Evangile qui construit pas à pas la paix. C’est plus qu’une idée généreuse qui n’aboutira jamais. C’est plus qu’un rêve généreux. C’est le service de la Vie au quotidien chaque jour : offrir plutôt que prendre.
Conclusion
Les béatitudes nous invitent à comprendre qu’objectivement le bonheur : prend sa source en Dieu seul.
Alors que par essence le bonheur est subjectif, (car on ne peut en effet guère être heureux sans ressentir quelque chose), il consiste simplement à avoir part à la joie même de Dieu, à entrer dans sa joie (Mt 25, 21), à partager la Vie même de Dieu.
La persécution, l’expérience de la souffrance n’est pas gommée. Le fait de goûter la présence de Dieu lui-même à nos côtés par la foi, donne de savoir au-delà de tout savoir, qu’un amour irrévocable nous bénit et qu’on peut s’appuyer sur Lui. On est alors heureux, parce qu’on sait qu’on n’aura rien à rendre à cet amour qui nous aime, malgré notre peu de foi.
Le bonheur de l’homme, c’est la joie qu’il reçoit de Dieu. Et on ne participe au bonheur de Dieu qu’en s’oubliant soi-même, en disant encore une fois : « Tu existes. »
« Heureux seras-tu parce qu’ils n’auront rien à te rendre. » (d’après Lc 14, 14)
Soyez dans l’allégresse ! Jésus est présent. Invoquez-le avec reconnaissance et soyez patients.
Père Jean-Pascal Duloisy, curé

