2ème dimanche du temps ordinaire - 15 janvier 2023

Jn 1, 29-34

 

Il a fallu du courage à cette paroissienne qui avait perdu son mari il y a deux ans, et qui souffre autant de son absence que du comportement de ses enfants à son égard, – il lui a fallu du courage pour venir me dire qu’elle l’avait vu : ‘Vous allez me prendre pour une folle. Mais j’ai vu mon mari’. Je l’ai écoutée et je l’ai rassurée : cela arrive. Assez souvent : quatre ou cinq fois par an des personnes viennent, très embarrassées, me raconter de telles visions ou apparitions. Je leur déconseille d’en parler à leur entourage qui les prendrait effectivement pour des folles. Ces visions sont des phénomènes classiques de la vie spirituelle, secondaires dès lors qu’elles ne disent rien de Dieu, qu’elles diffèrent des visions des prophètes que la Bible appelle d’ailleurs des ‘voyants’. Lors de la Passion du Christ, « les hommes qui gardaient Jésus se moquaient de lui et le rouaient de coups. Ils lui avaient voilé le visage, et ils l’interrogeaient : Fais le prophète ! Qui est-ce qui t’a frappé ? » (Lc 22, 64).

Toutes les personnes qui ont eu une ou des visions, ont entendu des paroles, eu des ‘locutions’ – ne les oublient jamais, et les redoutent encore, en ont une appréhension sacrée. A contrario, ceux qui les recherchent sont des inconscients. Les rechercher est interdit, pour notre bien, comme toute entrée par effraction dans le monde des esprits. Ne jouez pas à ça, c’est jouer avec le feu, le feu éternel préparé pour le Diable et les démons (Mt 25, 41).

Jean Baptiste a vu le Christ. Il l’a reconnu, non parce qu’ils étaient cousins, mais parce que Jean priait et vivait au désert et il y avait développé une acuité, une sensibilité spirituelle dont nous n’avons aucune idée, nous qui passons des heures devant les écrans, envahis et gavés d’images et de sons. C’est un problème de santé publique, « on prépare des générations de sourds » s’alarment les médecins, il est surtout de santé de l’âme, alors que dimanche prochain sera le dimanche de la Parole de Dieu.
Les générations des siècles passés n’avaient pas plus envie de lire que nous : la lecture comme la musique, la littérature comme les grandes œuvres musicales ont toujours été réservées à des privilégiés qui ne savent pas leur bonheur et leur chance. En revanche, elles avaient pour elles la connaissance de phrases-clés de l’évangile – comme ce dimanche : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (au singulier, peccatum mundi, le péché originel dont nous avons été délivrés à notre baptême) – des paroles vitales qui nous permettront au soir de notre vie de nous prosterner devant le Christ quand nous le verrons de nos yeux : Jésus, c’est toi le Fils de Dieu ! Sauve-moi !

Le Pape François a consacré l’année dernière une série de catéchèses à la vieillesse. Il a évoqué le 30 mars 2022 la façon dont « l’Esprit Saint aiguise les sens de l’âme, malgré les limites et les blessures des sens du corps » : cette acuité est donnée à tout âge, à ceux qui s’emploient, comme Jean-Baptiste par sa rigueur ascétique, à limiter les sens du corps pour épanouir les sens de l’âme, les sens spirituels.

Que sont ces sens spirituels et quel est leur lien avec les sens corporels ?

La spiritualité est une sensibilité aux choses de Dieu et à son amour : elle est naturelle et tout autant se forme et se travaille : elle s’aiguise.
J’ai peur disait saint Augustin, « j‘ai peur de Dieu quand il passe ». « Comment ça, tu as peur ? ». « Oui, j’ai peur de ne pas m’en rendre compte et de le laisser passer » ».

Les sens spirituels ne sont pas ceux indiqués sur internet ou dans les livres de développement personnel, qui mélangent imagination, conscience, intuition, alors que les sens de l’âme ont ceci en commun avec les sens du corps (la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher et le goût) qu’ils sont faits pour entrer en relation.
Pourquoi avons-nous un corps, pourquoi sommes-nous des créatures corporelles et sensibles ? Pour communiquer entre nous, parce que nous sommes des êtres de relation.

Le premier sens spirituel est le regard d’amour, quand nous regardons avec les yeux du cœur : la charité, c’est trouver l’autre aimable, et l’aimer. Vous trouvez que Jean-Baptiste n’était pas aimable ? Parce qu’il traitait les Pharisiens d’engeance de vipères ? Ce n’est pas manquer à la charité que de mettre en garde les brebis contre les loups, au contraire. Le regard d’amour.

Le 2ème sens spirituel est l’écoute patiente. « Une vieillesse (disait le Pape François à propos de Syméon et Anne) qui s’est préparée à la rencontre de Dieu ne manquera pas cette rencontre : elle sera plus prompte, elle aura plus de sensibilité ». L’écoute patiente, et, à la fin, intérieure.

Après le regard (d’amour), l’écoute (patiente), l’odorat ? Disons le flair, pour savoir ce dont l’autre a besoin, quel est le service à lui rendre. Être aimable, patient et serviable : Jean-Baptiste est le plus grand des enfants des hommes pour avoir rendu le plus grand service, montrer le Christ. Comme le Curé d’Ars : je te montrerai le chemin du Ciel. Le regard d’amour, l’écoute patiente, le flair pour rendre service.

Le toucher spirituel est tout en retenue, qui effleure, signe de délicatesse, d’indulgence et de tolérance. Il n’appuie pas si ça fait mal. Jean-Baptiste ne demandait pas plus aux personnes que ce qui leur était possible. Toucher le cœur avec douceur.

Enfin, le goût est lié à la mémoire, aux bons souvenirs : ce sens de l’âme remplit de gratitude et de fidélité. De son enfance, Jean Baptiste gardait le souvenir de parents fidèles au Seigneur. Il a donné lui-même le témoignage de la fidélité jusqu’au martyre.

Les cinq sens de l’âme sont le regard d’amour, l’écoute patiente, le flair pour rendre service, la douceur de l’indulgence, le goût de la fidélité.

Pour s’en souvenir, pensez à l’hymne de saint Paul aux Corinthiens : l’amour prend patience, l’amour rend service, il supporte tout, il ne disparaît jamais. L’amour, la patience, le service, l’indulgence, la fidélité.

Aimable, patient, serviable, indulgent, fidèle.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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