1er dimanche du Carême - 1er mars 2020

Mt 4, 1-11

 

Quand Jésus eut faim au point de voir la mort approcher, passant ce cap qui peut être irréversible des quarante jours sans manger, le diable lui proposa de tricher. La première tentation, la plus courante, est la plus bête : ‘Vas-y, personne ne le saura’. Si encore elle ne touchait que les enfants qui cachent leurs bêtises, mais tant de personnalités publiques, responsables politiques, économiques, et même ecclésiastiques : vous pensiez vraiment que personne ne le saurait ? Même après votre mort ? Le problème du mensonge est qu’il détruit des vies. Le diable, le père du mensonge, est un tueur, « homicide dès le commencement parce qu’il n’y a pas de vérité en lui » (Jn 8, 44). « Toute vérité dite par qui que ce soit vient de l’Esprit Saint », selon la formule de saint Thomas d’Aquin, tandis que tout mensonge soumet au pouvoir du diable

La deuxième tentation est la tentation du suicide. Jette-toi en bas. Le seul mot de suicide est peut-être pour vous atrocement douloureux, qui renvoie aux pires drames de la vie. S’il y avait une seule chose à dire et retenir, le suicide est le début de terribles souffrances pour les proches : un début, pas une fin.
Jusque dans les années soixante, lorsqu’une personne mettait fin à ses jours, on ne célébrait pas d’obsèques religieuses. C’était une double peine pour la famille, les amis, puisqu’à la douleur du deuil, s’ajoutait une forme d’exclusion, l’absence de soutien de la communauté religieuse. Une conséquence était le recours au mensonge pour contourner cet interdit : on présentait en accident ce qui pouvait l’être mais ne l’était pas toujours. L’erreur de ce refus est qu’il empiétait sur un Jugement qui n’appartient qu’à Dieu, et il portait à préjuger voire douter de sa Miséricorde.
On est passé à l’excès inverse et on célèbre des messes d’obsèques pour des suicides comme si c’était normal. Cela va jusqu’à des éloges déplacés, jusqu’à prétendre que c’était un ‘acte de courage’. On reconnaît le Diable à ce qu’il n’est pas courageux. Il attend les situations de faiblesse, comme le prédateur avec sa proie.

Il n’était pas juste de refuser des obsèques religieuses pour un acte qui n’était pas posé contre Dieu, qui n’était pas explicitement athée et militant. Mais ne passons pas à l’erreur inverse qui serait de présenter le suicide comme une issue possible : il n’est pas acceptable dans la souffrance qu’il provoque, pour les proches qui en sont marqués à vie. Tant de familles, de parents, frères et sœurs, d’enfants détruits par le suicide d’un proche. On pourrait imaginer que les obsèques aient lieu alors à huit-clos, dans la plus stricte intimité, en présence de la seule famille. Sans orgue ni chant, comme un Vendredi saint. Comment un défunt pourrait-il trouver la paix au Ciel quand sur terre des personnes souffrent autant à cause de lui ?

La question du suicide est celle du sens de la vie, et dans l’évangile de saint Matthieu, la troisième tentation est celle du pouvoir et de l’argent. Saint Matthieu oppose Dieu et Mammôn, le veau d’or : nul ne peut servir deux maîtres. Dans l’évangile de saint Luc, l’ordre de ces deux tentations est inversé puisque c’est l’amour de l’argent qui conduit au mépris de la vie. Nous retrouvons ces deux approches dans l’Eglise, entre ceux pour qui prime la justice sociale, et ceux pour qui le critère ultime est la défense de la vie. Il n’y a que le diable qui les oppose, qui sépare la justice et la sainteté.

Le diable représente – il est le chef de tous ceux qui refusent de se mettre au service de Dieu, de l’amour et des autres. La devise du diable est : je ne sers à rien, tu ne sers à rien, il ne sert à rien. A rien ni personne. C’est ce qu’il susurre à celui qui est perdu et à son entourage : tu ne sers ou tu n’as servi à rien.

Nous croyons le contraire. Nous croyons que nous avons été créés pour servir : que nous sommes au service de l’amour, du bien, du beau, de la vie. A tous ceux qui s’interrogent sur le sens de l’existence, le Christianisme donne la réponse : c’est le service. Ce sont d’ailleurs les termes les plus élogieux utilisés dans les hommages rendus à un défunt : son dévouement, sa générosité, son attention aux autres, sa bonté, son sens du service, conformément au chemin montré par Dieu lui-même – le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir.
Lorsque nous célébrons une messe pour une personne, le titre que nous accolons à son nom de baptême, le titre chrétien par excellence, le titre du Christ Jésus lui-même est : Serviteur. Dont la Mère est l’humble servante
Serviteur ou servante est le nom que nous employons pour intercéder auprès de Dieu pour ses enfants : ton serviteur, ta servante. Jésus nous y exhorte : dites, nous sommes de simples serviteurs. C’est ainsi que se concluront les Jours saints du Carême, par les chants du Serviteur souffrant du prophète Isaïe : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit » (Is 42).
« Le Seigneur m’a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur. Oui, j’ai de la valeur aux yeux du Seigneur, c’est mon Dieu qui est ma force. Et il dit : C’est trop peu que tu sois mon serviteur – je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49).

La question du sens de la vie ne se posait pas avec autant d’acuité aux générations passées, ce qui ne veut pas dire qu’on ne connaissait pas de déséquilibres ou de crises existentielles, qu’on nommait mélancolie à l’époque romantique. Elle ne se posait pas de façon aussi forte et souvent dramatique, car le modèle était le service, de la famille, de la patrie, et dans sa forme ultime et religieuse le service de Dieu.
Le Pape Benoît XVI, dans l’encyclique qu’il avait consacrée à l’Espérance, qui forme avec le pardon les deux piliers de notre foi : l’espérance et le pardon, – demandait pourquoi la vie éternelle ne fait plus envie ? La réponse est le service. Dans notre vie comme dans notre mort nous appartenons au Seigneur, c’est la grandeur de notre vie de nous faire passer du statut de serviteur à la relation divine d’amitié, ou relation d’amitié divine. Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis.

Lorsque s’abattent sur nous des drames, des tragédies aussi atroces que celles que j’ai évoquées, nous avons deux questions à nous poser : comment venir en aide à ceux qui sont les plus bouleversés. Et l’autre question est que faire, comment empêcher que de tels drames se reproduisent. La réponse est en gardant précieusement la lumière du Christ, la lumière de l’Espérance. Voici ta mère, dit Jésus sur la Croix aux disciples qu’il aime.
Que la Vierge Marie notre mère, vous donne la force et le soutien de l’Esprit-Saint.

Voilà les deux choses à faire : consoler ceux qui pleurent. Et garder gravée au cœur la souffrance de nos proches, toute entière condensée sur la Croix. Pour cela, ne jamais lâcher la main de la Vierge Marie. Quoi que vous ayez à vivre, ne lâchez jamais la main de la Vierge Marie.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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