3ème dimanche de l'Avent - 15 décembre 2019

Mt 11, 2-11

 

Beaucoup m’ont demandé pourquoi j’avais mis au début de l’Avent cette longue écharpe ou étole de couleur orange sur la grande croix en pierre devant la Chapelle. Personne ne me l’a reproché : tout le monde apprécie ce signe de couleur dans la grisaille de la Place et du temps.
Que je vous raconte l’histoire.
Je prends un café un matin avec un homme qui avait souhaité me rencontrer, patron de sa boite, proche de la retraite, loin de l’Eglise, ayant sa propre spiritualité, plein de bienveillance et de lucidité : ni naïf ni critique. Au cours de la conversation, il évoque ce que j’avais vu sur des photos d’époque, ces étoles de couleur que mes prédécesseurs mettaient parfois sur cette grande croix, et il me dit le souvenir qu’il en gardait, l’émotion qu’il ressentait. Une voix intérieure me convainc à l’instant même de recommencer, pour lui.
Pourquoi de couleur orange ?
C’est une couleur chaude, d’énergie, qui n’est pas la même joie que le rose : le rose de ce 3èmedimanche de l’Avent est la joie du pardon, du violet irradié de la lumière de Noël, tandis que le orange vient du rouge de la passion. Ce sont deux joies différentes : la couleur orange, de la Création, la couleur rose, de la Rédemption.

La joie est une des quatre émotions fondamentales, avec la colère, la peur et la tristesse, en langage chrétien on dirait des émotions capitales comme dans péchés capitaux sauf que ce ne sont pas des péchés puisque Jésus les a éprouvées, mais au sens où toutes les autres en découlent : ce sont des émotions sources, originelles, de base.
La joie est une des quatre émotions fondamentales avec la colère, la peur et la tristesse. Vous pourrez trouver d’autres listes, notamment de six avec la surprise et le dégoût, mais elles ne sont que quatre car, dans l’expression du visage, on ne peut pas distinguer au départ la peur de la surprise, ni la colère du dégoût. Jésus n’a connu ni l’une ni l’autre, ni la surprise étant Dieu omniscient, ni le dégoût, dit l’Ecriture, tu n’as de répulsion pour aucune de tes œuvres.

La joie est une des quatre émotions fondamentales avec la colère, la peur et la tristesse, c’est la seule positive, et la moins réactive. Puis-je vous rappeler cet aspect singulier de la condition humaine qui fait que nous que nous sommes des êtres de réaction. Nous réagissons devant des événements ou des situations, nous réagissons avec émotion : la tristesse devant un malheur, la colère devant une injustice, la peur devant un danger, et la joie ? La joie de vivre, de croire, la joie d’aimer, d’être aimé, la joie d’être sauvé ! Voilà pourquoi ce 3èmedimanche de l’Avent lui est consacré, comme le 4èmedimanche de Carême : Joie de Noël, Joie de Pâques, joie de l’homme, joie de Dieu.

La joie est une des quatre émotions de base avec la colère, la peur et la tristesse, et Jésus les a toutes les quatre éprouvées. Vous pourriez cette semaine reprendre les évangiles pour voir les moments où Jésus exprime ces émotions : la tristesse, à la mort de son ami Lazare, il pleure devant le tombeau. Il ne pleure pas quand on lui annonce la mort de Jean-Baptiste : il s’en va. Informé par les disciples de Jean, Jésus se retira en barque dans un lieu désert, à l’écart. Il est alors rattrapé par les foules : en les voyant Jésus fut pris de pitié (Mt 14, 14). La pitié est un sentiment mélangé de tristesse devant un malheur et de colère quand ceux qui devraient s’en occuper ne s’en occupent pas.

La colère est une spécialité de Jean-Baptiste, nous l’entendions dimanche dernier : engeance de vipères ! qui laisse la place ce dimanche à la peur, dans sa prison. La scène est comparable à l’agonie de Jésus à Gethsémani : il ressentit tristesse et angoisse. Ce n’est donc pas un péché mais une réaction normale devant la mort, la souffrance, le danger.
Plus encore qu’une réaction, c’est une tentation, une attaque du Tentateur : ‘Tu t’es trompé ! Tu as trompé tes disciples !’ lui dit le Diable. Jean-Baptiste sait le combat à mener et il renvoie ses disciples pour les protéger : il les envoie à Jésus, avec cette question que nous pouvons tous poser dans la prière : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? ».
La réponse est magnifique, qui secoue : Qu’êtes-vous allés voir au désert ? – qui préfigure l’apostrophe aux disciples après la Résurrection : « O cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! ».

On me demande parfois s’il m’arrive de douter. Ne doutez-vous jamais ? me demande-t-on avec autant d’envie que de curiosité, parce que la foi fait envie ! Elle intrigue, elle étonne comme tout ce qui vient de Dieu, qui nous échappe ou nous dépasse. La foi énerve le Diable qui est devenu un monstre en laissant libre cours à son orgueil, un monstre d’orgueil et de jalousie. Le livre de la Sagesse dit que « c’est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde » (Sg 2, 24). Le pape François en a donné une belle interprétation le mois dernier en disant que « cet ange orgueilleux n’a pas voulu accepter l’incarnation » : il n’a pas supporté que Dieu se fasse plus proche des hommes que des anges.
Objectivement les anges sont supérieurs aux hommes : ils sont libres à l’égard de l’espace et du temps. Ils n’ont pas de problèmes de déplacements ni de vieillissement. Pourquoi diable – pourquoi dit le Diable Dieu leur a-t-il préféré l’homme, au point de se faire homme et non pas de se faire ange ? Pourquoi Dieu a-t-il préféré la créature humaine à la créature spirituelle ? Il a été attendri par nos émotions.
Les êtres humains sont des êtres d’émotions. Les anges ne connaissent pas l’émotion : ils adorent Dieu, mais ne vibrent pas de joie. Ils ne s’indignent pas de l’injustice, ne s’angoissent pas devant l’inconnu, ne pleurent pas devant la souffrance et la mort. Le diable est jaloux de nos émotions et faute de pouvoir les éprouver il cherche à nous y enfermer, dans des réactions de colère, de peur, de tristesse.
Quand Jésus, si souvent dans l’évangile, dit : N’ayez pas peur ! cela ne veut pas dire que nous n’ayons pas de raisons d’avoir peur, d’être tristes, ou de nous mettre en colère. Cela veut dire : ne la laissez pas s’installer. Ne laissez pas la peur vous dominer, la tristesse vous submerger, la colère déborder. Revenez à moi de tout votre cœur dit Jésus, et les anges exultent pour un seul pécheur qui retrouve la joie de la Maison du Père.

L’angoisse que Jean-Baptiste a éprouvée dans sa prison n’est rien au regard de la joie qui l’avait envahi à la venue de Jésus. Ses disciples eux ont ressenti inquiétude et jalousie : « Rabbi, celui qui était avec toi de l’autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise et tous vont à lui ! » (Jn 3, 26). On ne retient de la réponse de Jean-Baptiste que le célèbre ‘Il faut qu’il grandisse et que moi je diminue’, alors que sa réponse donne la clé de la joie : la gratuité. « Un homme ne peut rien recevoir, si cela ne lui a été donné du ciel. Qui a l’épouse est l’époux ; mais l’ami de l’époux qui se tient là et qui l’entend, est ravi de joie à la voix de l’époux. Telle est ma joie, et elle est parfaite ».
Un enfant demandait l’autre jour à sa mère comment on sait qu’on aime ? A la joie qu’on éprouve : la joie est le signe de l’amour. Orange, de la Création, rose, de la Rédemption.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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