5ème dimanche du Carême - 29 mars 2020

Jn 11, 1-45

 

La résurrection de Lazare entraîne la condamnation à mort de Jésus. Le retour à la vie de Lazare signe l’arrêt de mort de Jésus. A diverses reprises, les opposants à Jésus ont été pris de rage jusqu’à souhaiter sa mort : ils ont eu des envies de meurtre. La suite du texte qu’on vient d’entendre est d’une autre nature : « Beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui. Mais certains s’en furent trouver les Pharisiens et leur dirent ce qu’avait fait Jésus ». Les autorités se réunissent. Ils tiennent une sorte de ‘conseil de défense’ dont l’issue est sans appel : ils prennent la décision de le tuer (Jn 11, 53). La Bible latine utilise un verbe qui nous est familier en français : ‘cogiter’ (cogitaverunt). Ce n’est plus un mouvement d’humeur mais un projet délibéré : la mort.

Commence le combat que la Séquence du Jour de Pâques résumera de façon magistrale : « La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux ». Le Christ, le Maître de la vie, en sortira vainqueur non sans passer lui-même par la mort, pour, selon les termes de la Séquence, ‘réconcilier l’homme pécheur avec le Père’ : « À la victime pascale, Chrétiens, offrez le sacrifice de louange. L’Agneau a racheté les brebis : le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père. La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux. Le Maître de la vie mourut ; vivant, il règne ».

Jésus a donné sa vie pour son ami Lazare et pas seulement pour Lazare : pour chacun de nous. C’est le mystère de la rédemption, qui est le plus grand don de Dieu, l’offrande de lui-même, en son Fils Jésus-Christ. Jésus agit en parfaite connaissance de cause : apprenant la maladie de Lazare, il prévient ses disciples que cette maladie est « pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié ». Il attend le troisième jour avant de se rendre sur les lieux et de retrouver les deux sœurs qui ont la même réaction : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort », façon délicate de dire qu’elles le tiennent pour partie responsable.

J’avais projeté de vous parler du pardon au long de ce Carême. Les circonstances en ont voulu autrement qui ne m’ont pas permis dimanche dernier avec la guérison de l’aveugle-né d’en détailler la puissance de vie et de joie, mais nous voici, avec cette parole des deux sœurs de Lazare, confrontés à la plus grande difficulté du pardon : qu’est-ce qui empêche le pardon ? Qu’est-ce qui nous empêche de nous réconcilier avec Dieu ? Qu’est-ce qui nous empêche de nous réconcilier entre nous ? Qu’est-ce qui nous empêche de faire la paix avec nous-mêmes ?

C’est la conviction sourde que nous ne sommes pas pour grand-chose dans ce qui nous arrive, que nous ne sommes pas vraiment responsables de notre vie. La parole de Marthe et Marie au Seigneur – ‘si tu avais été là, notre frère ne serait pas mort’ – signifie : ‘avoue que c’est quand même un peu de ta faute’. C’est dans la vie, en couple, en famille, en communauté, le cri incessant d’exaspération : ‘Ce n’est jamais de ta faute !’. Avec ses variantes, multiples : ‘Pourquoi as-tu fait ça ?’ Ou encore : ‘Mais j’y crois pas !’. Etc.

Le principal obstacle à notre réconciliation avec Dieu est notre propension à penser que tout ça est de sa faute. La faute au Bon Dieu. Attention, ne passons pas d’un extrême à l’autre, en faisant endosser à chaque personne le péché de l’humanité ! Cela, une seule personne l’a fait, une fois pour toutes, le Christ Jésus : il s’est fait péché pour nous, non seulement pour nous sauver, mais pour que nous comprenions en quoi consiste le pardon, et pour que nous puissions le suivre sur ce chemin de réconciliation et de paix.

Nous pensons souvent que le pardon consiste à regretter ce que l’on a fait de mal, et à l’accepter ou l’assumer du mieux qu’on peut pour en être exempté. Ce sont effectivement trois composantes essentielles du pardon que sont la contrition, l’aveu et l’absolution, auxquelles il manque cependant leur accomplissement : la réparation.

Prenons un exemple. Un homme trompe sa femme. Sa femme l’apprend. L’homme avoue. Elle lui dit qu’elle l’aime. Est-il pardonné ? Non. Non s’il s’est excusé pour avoir la paix sans prendre vraiment la mesure de sa trahison. Non s’il ne met pas immédiatement fin à la liaison. Et non tant qu’il n’aura pas posé des actes concrets de réparation à la mesure de la souffrance de son épouse et de l’offense faite à l’amour, aussi bien humain que divin. Le pardon n’est effectif que lorsque la faute a été réparée. En langage ancien mais toujours actuel : expiée.

Chaque fois que nous faisons quelque chose de mal, contraire aux commandements de Dieu, nous tirons l’humanité vers le bas. Il ne suffit pas de le regretter, de le reconnaître, ni même d’en être excusé : encore faut-il remonter d’autant l’humanité vers le haut. La meilleure façon de le comprendre est l’expression courante : ‘Oh, toi, tu cherches à te faire pardonner’. Elle signifie : ‘Toi, tu sais que je t’aime ; tu m’as ‘crucifié’, moi, et à travers moi toute l’humanité, et tu cherches à réparer’.

Jésus a pris sur lui nos péchés : il s’est offert lui-même en sacrifice d’expiation, pour que nous puissions lui confier nos péchés et notre chemin de réparation ! Aucune sanction, aucune punition ne donne le pardon : le pardon est un acte d’amour réciproque !

Lorsqu’une personne se comporte mal, il y a trois solutions : la plus radicale consiste à l’exclure, interrompre la relation. Sauf que ce n’est pas possible quand on vit ensemble, qu’on appartient à la même communauté, de vie ou de travail. On ne se parle plus ? La belle affaire.
La deuxième solution, la plus fréquente, espère l’oubli. Elle imagine que le mal s’évapore, elle attend que la souffrance s’en aille, que la personne oublie. La poussière sous le tapis, le cadavre dans le placard. Dans les cas graves, le traumatisme explose des années plus tard.
La 3èmeet la seule solution est la réparation, où la personne, prenant conscience du mal qu’elle a commis, s’emploie à réparer ce qu’elle a abîmé. Ce n’est pas toujours possible ? Si. Il n’y a aucun péché qui ne puisse être pardonné : il n’y a aucun péché qui ne puisse être réparé. En cette vie ou au Purgatoire, par la communion des Saints.

Il n’y a aucun péché qui ne puisse être pardonné : il n’y a aucun manque d’amour qui ne puisse être rétabli par un acte d’amour plus grand. Mais, quand quelqu’un meurt, on ne peut pas le ressusciter ? Si, c’est pour cela que Jésus ramène Lazare à la vie, pour montrer à ceux qui en douteraient que la vie ne s’arrête pas à la mort. La vie n’est pas un consommable, où l’on devrait se résigner à jeter ce qui est cassé. C’est pourtant ce que nous vivons aujourd’hui, où l’humanité, depuis la révolution industrielle et athée, s’acharne à fabriquer et à jeter, à transformer la Terre en vaste décharge de déchets matériels et spirituels. Le sixième continent, des poubelles flottantes, est en passe de nous submerger. Et ce n’est qu’une petite allégorie de nos péchés.

‘Je ne sais pas pourquoi je le ramasserais puisque ce n’est pas moi qui l’ai jeté !’

Le nom de l’enfer dans l’évangile est la géhenne, qui était la décharge à ordures de Jérusalem.

Le sacrement du pardon, c’est le tri sélectif. Il y a tous les petits péchés quotidiens, véniels, qui brûlent facilement, et qui sont brûlés à chaque messe. Pour autant qu’ils soient ramassés, et pas abandonnés comme des papiers gras en pleine nature. Et puis il y a les fautes graves qui nécessitent un traitement particulier, une réparation spécifique, une pénitence concrète. Quelle est ma pénitence ? demande le fidèle au confesseur. Parfois je réponds : tous les jours à cette heure-ci pendant une semaine vous ferez mémoire du pardon reçu, vous reprendrez conscience de l’amour de Dieu et de la responsabilité qui vous est confiée. Vous prierez et vous laisserez l’Esprit Saint vous inspirer une œuvre matérielle ou spirituelle de Miséricorde.

Mes amis, nos péchés ne sont pas bio-dégradables. Il est temps de les ramasser pour les brûler au feu de l’amour de Dieu, le feu pascal de la Résurrection. C’est le temps de l’expiation.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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