5ème dimanche du temps ordinaire - 9 février 2020

Mt 5, 13-16

 

Voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux …  Ne soyez pas trop optimistes quand même. Mieux : Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi, dit Jésus à la fin des Béatitudes qui précèdent immédiatement notre texte : nous ne les avons pas entendues dimanche dernier puisque nous fêtions la Présentation du Seigneur au Temple, mais nous les connaissons bien ces Béatitudes, qui se terminent par deux annonces de persécution : Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice. Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute – qui modifient forcément la lecture des lignes qui suivent quand on les lit dans la foulée. Le sel dont il est question, que nous sommes appelés à être ou redevenir, est corrosif et piquant : Aïe ! Nous avons tous fait l’expérience de l’eau de mer sur une coupure : ça pique ! C’est comme une lumière trop forte, un halogène brutal : Aïe, mes yeux ! D’où les persécutions que les Chrétiens subissent, avec une ampleur sans précédent. La réaction est d’abord épidermique, avant de se transformer en haine viscérale : sur la plaie du péché, l’évangile agit comme de l’eau salée.

Notre génération se souvient qu’on désinfectait les bobos des enfants avec de l’alcool à 60 ou 90 : ça brûlait ! Ouille ! Tais-toi, tu n’avais qu’à faire attention. Dans le même ordre d’idées, un dicton de l’époque affirmait qu’il n’y a que la vérité qui blesse, quand on avait le malheur de réagir trop vivement à une accusation. Il n’y a que la vérité qui blesse, il n’y a pas de fumée sans feu : il faut rendre grâce au Catholique qu’était Léon Bloy d’avoir tordu le coup dans son ‘Exégèse des lieux communs’ à ces idées toutes faites, qui étaient, pour Léon Bloy, des idées bourgeoises confortablement installées dans les cerveaux de ses contemporains. C’était le combat d’une époque ; il n’est pas sûr qu’il ait encore du sens aujourd’hui.
En tout cas, une ville située sur une montagne n’est pas ‘bourgeoise’ du fait de ses difficultés d’accès et la rigueur de son climat, qui maintiennent chez ses habitants le sens et le respect de la Création. Les deux mondes de la mer et de la montagne échappent aux bourgeois qui se réfugient dans des lieux plus cléments.
Il n’est pas sûr qu’il faille que ça pique pour que ça désinfecte. Le message d’amour du Christ doit être porté avec douceur et respect, et lorsque notre interlocuteur réagit douloureusement, il vaut mieux arrêter.

Le Christ nous invite, il nous enjoint même, même si le mot ne vient pas du verbe oindre, à mettre de l’huile, un baume sur une plaie, la panser, avec douceur, la protéger des chocs. Nous avons célébré ce samedi l’Onction des malades, à quelques jours de la fête de Notre-Dame de Lourdes. J’ai donné mercredi l’huile des Catéchumènes aux futurs baptisés de Pâques. Dimanche dernier, le saint-Chrême était implicitement au cœur de la fête de la vie consacrée, l’accomplissement du baptême. Ne parlons pas du sel sans parler de l’huile, parce que la lampe de l’évangile est une lampe à huile, qui réchauffe et éclaire.

Le mot componction est devenu synonyme d’hypocrisie bourgeoise, faux air de piété, alors qu’il désigne à l’origine le fait de voir clair, la conscience que nous offensons Dieu chaque fois que nous maltraitons ou négligeons nos frères.

La vertu alimentaire du sel est de faire ressortir le goût, de pouvoir s’extasier : hum ! c’est bon ! Avec mesure et prudence : goûte d’abord ! C’est le moment en cuisine où tout bascule. Mon ami Noël m’a apporté comme chaque année un foie gras de sa fabrication, le meilleur que je connaisse. Un délice. Un tout petit peu trop salé cette année. Comme quoi, à quoi ça tient, une pincée, un iota dit l’évangile …

C’est la mission du Chrétien dans l’Eglise et dans le monde de faire et de dire ce qui est bon.

Il y a quelques mois, j’étais allé célébrer un mariage et j’étais arrivé la veille sur place, pour du repérage, prendre l’ambiance, m’acclimater aux personnes et au style du lieu, passant la fin d’après-midi au coin du feu avec une des familles. J’en avais profité pour partager avec eux un événement qui venait de me bouleverser : les obsèques d’un homme plein de bonté. Un vrai Bon papa. Les proches étaient unanimes et les petits-enfants en avaient témoigné, chacun dans un mail, d’infinie gratitude : « Bon papa est pour moi un exemple de vivacité d’esprit, de gentillesse et de douceur. Je l’admire énormément et il m’a toujours montré son affection avec beaucoup de simplicité. Il exprimait toujours sa joie de me voir quand je venais le voir, il me disait qu’il était fier de moi, de ce que je devenais, de la façon dont je me construisais et cela a été très important pour moi de le savoir ». J’avais lu une synthèse de ces témoignages au début de l’Absoute, ça se terminait ainsi : « Je garde en moi cet exemple de bienveillance pour toujours, pour qu’il me guide et m’aide à être une belle personne comme lui. Si j’arrive à être ne serait-ce que le quart de la moitié de ce qu’il était, j’aurais l’impression d’avoir réussi ma vie ».
Je raconte ça et les quadras s’esclaffent : ‘ce n’est pas notre père qui ferait ça !’
Le lendemain matin, ce père, grand-père, très sympa, m’emmène chercher le pain, me montre le village, et en rentrant il me passe le discours qu’il avait préparé pour sa fille. Je le lis et lui rends en disant : Parfait, vous allez juste rajouter à la fin : ‘je suis fier de toi et je t’aime’. Ah ! ce regard perdu qu’il m’a lancé, de complet désarroi !
Comment voulez-vous dire ce qu’on ne vous a jamais dit, ce que vous n’avez jamais entendu pour vous ? C’est pour ça que le Christ est venu : pour nous dire ce que nous n’avions jamais entendu. C’est pour ça que nous écoutons la parole d’amour de Dieu : pour recevoir cet amour et être capable de le dire à notre tour. Plutôt que de passer notre temps à faire de la morale, à houspiller les autres, surtout les incroyants, pour leur expliquer ce qu’ils font de mal.
Une heure après, le bonhomme revient : ‘j’ai trouvé une solution, me dit-il, pour englober ma femme (alors qu’elle aussi faisait un discours), est-ce que je peux dire : ‘on’ ? On est fier de toi et on t’aime ?
– Non. C’est le jour où vous devez dire à votre enfant ce qu’elle attend depuis trente ans.

Je suis fier de toi et je t’aime. Admirer son enfant. Son frère ou sa sœur. Son mari ou sa femme. Lui donner confiance en elle, en lui, voir l’œuvre de Dieu. L’action, la présence de Dieu en chaque personne qui nous est confiée. Voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. Je suis fier de toi et je t’aime.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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