1er dimanche du Carême - 10 mars 2019

Lc 4, 1-13

 

« En incriminant Satan, le pape François a affaibli son discours ». C’était l’éditorial du journal Le Monde du 24 février deux jours après le discours de clôture du sommet sur la pédophilie. « Ce n’est pas la main du diable qui m’a caressé » ont surenchéri les parties civiles d’une instruction en cours. En incriminant Satan, le pape François a-t-il affaibli son discours ? Certainement pour les auditeurs extérieurs, pas pour les destinataires directs, les évêques et cardinaux présents pour qui ‘le diable’ est l’accusation la plus terrible : pour l’extérieur, le Diable diminue la responsabilité, dans l’Eglise au contraire, il est synonyme de condamnation à la mort éternelle. Avec le Diable ils iront en enfer.
Ce problème de communication je le rencontre tous les dimanches : est-ce que je dois m’adresser aux pratiquants ou aux hésitants, aux bons élèves ou aux récalcitrants, à ceux qui croient ou à ceux qui doutent ? Aux lecteurs de la messe, nous demandons de proclamer la Parole de Dieu en projetant leur voix vers les gens du fond, ceux qui sont les plus éloignés : ne devons-nous pas faire de même pour le contenu ? Attention ! Il faut être audible à tous : nous voyons ce qui se passe quand un pays ne s’occupe que de ses minorités. Ou dans une famille quand des parents ne s’occupent que de certains de leurs enfants.

La référence au Diable est inaudible pour le monde. Elle est pourtant obligée en temps de Carême alors qu’elle renvoie au point de doctrine le plus incompris des Catholiques eux-mêmes : le péché originel. « Par le péché des premiers parents, le diable a acquis une certaine domination sur l’homme, bien que ce dernier demeure libre. Le péché originel entraîne « la servitude sous le pouvoir de celui qui possédait l’empire de la mort, c’est-à-dire du diable » (Concile de Trente). Ignorer que l’homme a une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de la politique, de l’action sociale et des mœurs » (Catéchisme de l’Eglise Catholique CEC n. 407).

Le diable n’est pas un joker qui permettrait de se sortir de situations compliquées : il empêche de sortir d’une situation compliquée. Pourquoi Jésus est-il allé au désert ? Pour vaincre le Diable ? Vous croyez peut-être que c’est là qu’il vit ? Il sera temps pour lui d’être privé dans l’éternité de confort et de compagnie. Poussé par l’Esprit, Jésus est allé au désert affronter la solitude. La solitude la plus complète quand il n’y a personne pour nous nourrir, personne pour nous donner à manger. Il n’y a rien à manger ; il n’y a personne non plus pour nous parler. Personne pour nous encourager ou nous soutenir. Voilà pourquoi le jeûne du Carême doit être autant alimentaire que ‘sonore’ : rester dans le silence. Cette solitude est temporaire, provisoire et préparatoire. Elle prépare Jésus à son agonie à Gethsémani, à sa Passion, et à la Croix.

Est révélée au désert l’humanité blessée, la nature humaine inclinée au mal que le Christ est venu guérir et sauver. Les trois tentations correspondent à la « triple concupiscence » dont parle saint Jean (1 Jn 2, 16) « qui soumet l’homme aux plaisirs des sens, à la convoitise des biens terrestres et à l’affirmation de soi contre les impératifs de la raison » (CEC n. 377).

L’humanité assumée par le Christ est une humanité blessée. Lorsque nous disons qu’il a tout connu de notre condition excepté le péché, nous ne parlons pas du péché originel. Sinon, il n’aurait pas été tenté. Sinon, il ne serait pas mort.

Pour comprendre les trois tentations du Christ, il faut revenir à la situation originelle de l’homme et de la femme créés par Dieu. « L’Église, en interprétant le symbolisme du langage biblique à la lumière du Nouveau Testament et de la Tradition, enseigne que nos premiers parents Adam et Eve ont été constitué dans un état « de sainteté et de justice originelle » (Concile de Trente). Cette grâce de la sainteté originelle était une « participation à la vie divine » (Vatican II). Tant qu’il demeurait dans l’intimité divine, l’homme ne devait pas mourir ni souffrir. L’harmonie intérieure de la personne humaine, l’harmonie entre l’homme et la femme, enfin l’harmonie entre le premier couple et toute la création constituait l’état appelé « justice originelle » » (CEC 376).

La Tradition appelait cela les dons préternaturels qui s’établissaient dans trois domaines, suivant trois hiérarchies : de l’âme sur le corps, de la raison sur les passions, de l’homme sur le monde extérieur. Adam et Eve jouissaient avant la chute des trois privilèges de l’immortalité, l’impassibilité et l’incorruptibilité.
Immortalité car tant que la grâce originelle demeurait dans le cœur de l’homme, elle donnait à l’âme une telle emprise sur le corps qu’elle ne le lâchait plus, et Adam ne devait pas mourir.
Impassibilité car la grâce donnait à la raison une telle emprise sur les passions que celles-ci ne se déployaient que dans la lumière : pas de conflits passionnels, la raison maîtrisait les appétits sensibles qui ne s’exerçaient que sur l’ordre de la volonté.
Incorruptibilité, suivant le mot de saint Paul repris par saint Irénée, qui donnait à l’homme un tel empire sur la nature extérieure que celle-ci était pour lui comme un paradis — mot persan qui veut dire parc. Non que la nature fût autre qu’elle n’est maintenant, il ne faut pas imaginer, dit saint Thomas d’Aquin, qu’au paradis terrestre, les lions broutaient de l’herbe, mais la condition de l’homme dans ce monde-là le rendait si proche de Dieu et des anges, qu’il était un trait d’union entre le monde matériel et spirituel, et cela suffisait pour que le rapport soit changé entre l’homme et la nature.

Cette présentation est-elle compatible avec nos connaissances ? Est-elle respectueuse de notre intelligence ? Est-il raisonnable de penser que Adam et Eve ont existé ? Qu’ils ne sont pas des êtres symboliques mais historiques, comme nombre d’événements des évangiles à commencer par les tentations au désert sont symboliques parce que historiques. Le paradis originel est compatible avec l’évolution : il est possible qu’à un moment donné de l’histoire du monde, le Créateur, Dieu ait ‘insufflé’ son esprit, rempli de Grâce et d’Esprit deux grands singes. Il les a sanctifiés dans le cours du temps. Comment cet état de grâce se manifestait-il ? La vie du Christ sur terre en donne quelques fulgurances, par ses miracles, sa marche sur les eaux, ce temps au désert que saint Marc relate d’un seul trait : il vivait parmi les bêtes sauvages. L’harmonie avec le monde vient du cœur de l’homme uni au cœur de Dieu.

Pourquoi n’en a-t-on trouvé aucune trace ? Le livre de la Genèse y répond par le Déluge qui marque un nouveau départ avec l’apparition du mot Alliance pour décrire les relations de Dieu à l’humanité : ces premières alliances seront l’objet, pour Abraham et pour Moïse, des 1ères lectures des deux prochains dimanches.

Les tentations au désert renvoient aux dons préternaturels de l’origine, quand l’âme de Jésus prend le pas sur la faim qui tenaille son corps, quand sa raison déjoue les séductions du monde, quand son obéissance filiale le garde de mettre sa vie en jeu, l’essentiel étant l’unité des trois. L’état originel de l’homme n’était ni son immortalité, ni son impassibilité, ni son incorruptibilité, mais l’harmonie des trois. De même que la démarche de carême n’est ni la prière, ni l’aumône, ni le jeûne mais l’unité des trois.

Nous verrons dimanche prochain avec la Transfiguration ce qu’est le mystère de grâce. Pour l’heure je vous invite à contempler la solitude de Jésus au désert : nous avons acquis une maîtrise sur le monde qui n’a d’égale que la perte de maîtrise de notre âme sur notre corps et de contrôle de notre raison sur nos passions, et ce désordre est revendiqué comme un art de vivre. Or, « la « maîtrise » du monde que Dieu avait accordée à l’homme dès le début, se réalisait avant tout chez l’homme lui-même comme maîtrise de soi » (CEC 377).

Que savez-vous du péché originel ? Que savez-vous du péché originel et non qu’en pensez-vous : avant de balayer d’une moquerie une révélation qui a façonné le monde occidental, il convient d’en vérifier le contenu, une sorte de devoir d’inventaire. La différence entre ce que nous savons et ce que nous pensons constitue le ressort de la chute : nos premiers parents, Adam et Eve savaient qu’ils ne devaient pas toucher à l’arbre au milieu du jardin, et pourtant, trompés par le serpent, ils ont pensé que l’arbre était bon à manger, désirable pour acquérir le discernement (Gn 3, 6). Nous savons ce qui se passe quand une personne n’écoute pas, qu’elle n’écoute pas son corps ni sa conscience, quand un roi n’écoute pas ses sujets, quand un pays n’écoute pas son histoire.

La doctrine du péché originel est le parfait exemple du lien entre l’Ecriture et la Tradition. Nous lisons les textes sacrés à la lumière de l’Esprit qui a inspiré leurs auteurs et leurs lecteurs dans la foi et la charité. Ce Carême est l’occasion de retrouver un peu plus d’harmonie avec la Création en méditant l’état de sainteté originelle de nos premiers parents : ces tentations sont incompréhensibles autrement. Contemplez Jésus au désert : il nous montre comment affronter la solitude.
Seigneur, avec toi nous irons au désert, poussés, comme toi, par l’Esprit. Nous irons au désert pour guérir, poussés, comme toi, par l’Esprit. Et tu ôteras de nos cœurs le péché, et tu guériras notre mal.
Seigneur, nous irons au désert pour prier, poussés, comme toi, par l’Esprit. Et nous goûterons le silence de Dieu, et nous renaîtrons dans la joie.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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