4ème dimanche de Pâques - 3 mai 2020

Jn 10, 1-10

 

« Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups », dit Jésus dans l’évangile selon saint Matthieu (Mt 10, 16). Et pour que nous n’allions pas imaginer que les brebis sont dans l’Eglise et les loups en dehors, dans le monde, il nous fait comprendre, par sa propre vie, qu’il n’y a pas pire que la trahison : « Même l’ami, qui avait ma confiance et partageait mon pain, m’a frappé du talon » (Ps 40, 11). Le danger n’est jamais loin : « soyez sobres, veillez : votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer » (1 P 5, 8).

Pour les brebis que nous sommes, parmi les créatures les plus vulnérables de la Création, le danger n’est jamais loin, qui vient de l’intérieur, de nos propres failles, de nos proches, dans nos familles, nos communautés, dans l’Eglise : en ce monde les loups sont dans la bergerie. Seul le Christ peut nous sauver, nous permettre d’entrer dans l’enclos de lumière du Royaume : « Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ».

Attention à qui vous faites confiance. Pourquoi m’appelles-tu bon ? Dieu seul est bon. Ne vous faites pas appeler Père : vous n’avez qu’un seul Père. On ne pourra pas dire que Jésus ne nous aura pas mis en garde contre le danger à accorder une confiance excessive à de faux bergers qui « mangent la chair de leurs brebis ».

Six siècles avant le Christ, le prophète Ezéchiel criait justice contre ces mercenaires et ces bandits. Dix siècles plus tard, à la fin du 4èmesiècle, saint Augustin livrait les mêmes mises en garde sur la présence de loups à l’intérieur de l’Eglise.

Par quel aveuglement les avons-nous négligées, n’avons-nous pas voulu les croire, pour que nous ayons été à ce point sidérés des scandales qui ont frappé l’Eglise, des prêtres pédophiles, comme des fondateurs de communautés admirées, qui étaient des pervers.

Ce sont deux types différents de scandales qui s’additionnent, tellement énormes que beaucoup rejettent l’Eglise, d’autres se réfugient dans le déni, contestent des témoignages aussi concordants que terrifiants, tandis que d’autres voudraient tourner au plus vite la page alors que les problèmes ne sont pas résolus, et que demeurent en fonction des acteurs et complices de ces exactions.

Du scandale de ces fondateurs de communautés nouvelles, le dernier en date est Jean Vanier, fondateur de la Communauté de l’Arche, qui s’est avéré aussi corrompu que son ami le Père Marie-Dominique Philippe, le fondateur de la Communauté saint Jean, et on pourrait citer le fondateur des Légionnaires du Christ, ou des fondateurs de Foyers de Charité comme le Père Van der Borght à Tressaint.

C’est insupportable ? Oui. Inutile d’en parler ? Au contraire indispensable pour les victimes et pour l’Eglise : nous leur devons la compassion et à tous la vérité face à l’instrumentalisation du nom de Dieu. Si vous saviez les propos pseudo-religieux que ces responsables monstrueux tenaient pour abuser de leurs victimes, maintenir leur emprise, anesthésier leur conscience. « Jamais les brebis ne suivront un étranger car elles ne connaissent pas la voix des étrangers ». Mais ces types se réclamaient de Jésus, de l’Esprit, de la Vierge Marie ! « Cela n’a rien d’étonnant, dit saint Paul : Satan se déguise en ange de lumière » (2 Co 11, 14).

Ne demandez pas pourquoi les victimes n’ont rien dit. Demandez pourquoi ceux qui savaient se sont tus. Pourquoi les Dominicains qui avaient exclu Marie-Dominique Philippe n’ont rien dit quand il a fondé la Communauté saint Jean. En France, nous préférons crier haro sur la délation plutôt que de protéger les petits par des signalements et de nécessaires dénonciations.

« Soyez prudents comme les serpents et candides comme les colombes » (Mt 10, 17). Soyons pleins de compassion pour les victimes, leurs familles, les membres de ces communautés, qui y ont donné leur vie, pour ceux qui les ont soutenus et les soutiennent, par leur argent, leur temps, leur confiance, qui espèrent que si le fondateur était pourri, la fondation ne l’est pas. Prions pour que le Seigneur leur envoie de vrais réformateurs comme il a envoyé sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix redresser en son temps l’ordre du Carmel. Cela n’empêche pas un minimum de précaution, et de se tenir à distance.

On a parlé de cléricalisme comme si la perversion venait de l’institution, alors qu’elle vient du Diable et de ses outils favoris que saint Augustin, commentant le prophète Ezéchiel, résumait en deux mots : la richesse et la vanité. Le pape François l’avait rappelé au début de son pontificat, dans une homélie de mai 2013 sur la relation entre l’évêque et son peuple, d’amour et de tendresse, et de protection ! Le rôle du Pasteur est de veiller sur le troupeau qui lui est confié. De le nourrir et de le protéger.

La richesse et la vanité. Richesse de ces communautés florissantes dont les fondateurs étaient adulés, que personne ne contrôlait ni ne commandait, sauf les éloges et le succès. Richesse du nombre de brebis et de vocations, fierté de nos vieilles églises pour ce renouveau inespéré.

Je suis pauvre et humble de cœur, dit Jésus. Ce sont les deux critères qui manquaient à ces fondateurs corrompus, qui s’arrangeaient pour exclure de leurs communautés toute possibilité de contestation, comme dans les systèmes totalitaires ordonnés au bien des dirigeants. Même dans la vie amoureuse, le désaccord est un signe de vie.

L’Histoire de l’Eglise regorge de leçons édifiantes sur de saints fondateurs de communautés, depuis saint François d’Assise dépouillé de sa propre congrégation, jusqu’à une époque récente Mère Teresa préservée d’une médiatisation qui aurait rendu fou n’importe qui, sauf elle que de longues années d’attente obéissante de l’accord de ses supérieurs avait préparée, avant d’être unie par une profonde souffrance intérieure à la soif de Jésus sur la Croix.

Pour que le berger puisse protéger ses brebis, il faut qu’il soit protégé lui-même de ses propres dangers, de la richesse et la vanité. Qui peut croire en être préservé, tant elles peuvent revêtir de formes différentes, immatérielles, intellectuelle, affective, de découvertes ou de rencontres. La vanité est d’autant plus forte que la satisfaction est extérieure.

Ce sera peut-être le fruit du confinement, de nous faire prendre conscience que la plénitude est intérieure, qui vient du lien fidèle au Christ, seul vrai Bon Pasteur. Lui seul peut mettre l’abondance dans notre cœur.

Père Christian Lancrey-Javal, curé

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