27ème Dimanche du Temps Ordinaire - 6 octobre 2013

Lc 17, 5-10

Pendant des années, j’ai travaillé avec une APS – vous savez que ce sigle a de nombreux usages : l’Avant-Projet Sommaire pour une maîtrise d’œuvre, l’Autorisation Provisoire de Séjour, l’Agence de Presse Sénégalaise ou algérienne (Algérie Presse Service), l’Alimentation Par le Sol, l’Assemblée des Pays de Savoie, etc.
Mais c’était dans un collège catholique avec une Assistante en Pastorale Scolaire.
Autrement dit une responsable de catéchistes qui disait aux parents catéchistes, entre autres recommandations générales : « n’ayez pas peur de dire aux enfants que vous aussi vous avez des doutes, que vous aussi vous avez du mal à croire ». Elle répétait cela en cours d’année. J’étais perplexe. Dubitatif. Je ne disais rien, parce que c’était une femme admirable, une héroïne de feuilleton américain, au dévouement immense, et puis elle était mère de famille, et je me demandais si ce n’était pas là un rôle maternel, et pour ainsi dire, presque ‘féminin’, qui fait qu’une femme dira plus facilement qu’elle a peur. Ne disait-on pas d’un homme craintif qu’il était une femmelette ?

J’étais dubitatif parce que je ne suis pas convaincu que les doutes fassent partie de la foi. Comme disait le cardinal Newman, mille questions ne font pas un doute, pas plus que mille ânes ne font un cheval : ils ne sont pas de même nature. Je préfère parler d’objections. Le jour où vous n’avez plus d’objections, c’est que vous êtes mort. Vous avez enfin réponse à tout.

Voilà comment je comprends ce passage de l’entretien que le Pape François a accordé aux revues jésuites, passage qui a beaucoup plu, où il dit que dans la démarche religieuse (ce qu’il appelle : ‘chercher et trouver Dieu en toutes choses’), « il reste toujours une zone d’incertitude. Elle doit exister ».
« Si quelqu’un dit qu’il a rencontré Dieu avec une totale certitude et qu’il n’y a aucune marge d’incertitude, c’est que quelque chose ne va pas. Si quelqu’un a la réponse à toutes les questions, c’est la preuve que Dieu n’est pas avec lui, que c’est un faux prophète qui utilise la religion à son profit. Les grands guides du peuple de Dieu, comme Moïse, ont toujours laissé un espace au doute ».

Sortie de son contexte, cette phrase peut être utilisée comme un refus de la foi du charbonnier. Mais le Pape ajoute immédiatement : « Si l’on doit laisser de l’espace au Seigneur, et non à nos certitudes, c’est qu’il faut être humble. L’incertitude se rencontre dans tout vrai discernement ouvert à la confirmation de la consolation spirituelle ».
L’incertitude est une étape, et n’existe qu’à titre provisoire, une sorte d’échafaudage.

Les Apôtres demandent au Seigneur d’augmenter leur foi. C’est une demande qui apparaît dans l’évangile quand les disciples sont en difficulté, ici en saint Luc, après un enseignement sur la charité qui leur semble inaccessible, ailleurs chez saint Matthieu ou saint Marc, quand ils sont confrontés à des phénomènes inexplicables. Les motifs de cette demande (d’une foi plus grande) sont multiples ; en revanche, la réponse de Jésus est la même : cela ne se fait que par la prière.

Manquer de foi, c’est manquer de prière. Nous manquons de foi parce que nous ne prions pas assez. Et la parabole des serviteurs quelconques est une parabole sur la prière, où adorer Dieu revient à faire ce qu’il a commandé : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ».
Cette parabole est l’exacte description de ce que la tradition appelle la prière mentale (par différence avec la prière vocale), que sainte Thérèse appelle l’oraison de recueillement. Que ces termes ne vous troublent pas : oraison signifie prière, et le recueillement insiste sur le calme et le silence qui le permet et l’accompagne. C’est une prière intérieure.

On appelle cette oraison, dit sainte Thérèse, « oraison de recueillement parce que l’âme rentre au-delà d’elle-même avec son Dieu ». Très exactement, elle dit que « l’âme y recueille toutes ses puissances et rentre au-delà d’elle-même avec son Dieu » (Chemin de Perfection, chap. 30). Que sont ces ‘puissances’ que l’âme recueille, sinon, dans la parabole, les outils que le serviteur rapporte au soir de sa journée de travail, lorsqu’il revient dans la maison de son maître, rentrant au-delà de lui-même avec son Seigneur.
Dans la prière, nous rentrons au-delà de nous-même : la condition minimale de la prière est d’être un temps où l’on ne s’occupe pas de soi-même. Elle est rencontre de quelqu’un d’autre, dialogue intérieur avec un autre que moi-même.

Sainte Thérèse explique : « On dirait que l’âme, comprenant enfin que les choses de ce monde ne sont qu’un jeu, se lève au meilleur moment et s’en va. Elle ressemble encore à celui qui se réfugie dans une place forte pour n’avoir plus à redouter les attaques de l’ennemi ».
Elle ressemble aussi, pourrions-nous dire, au serviteur qui non content d’honorer son maître par un travail extérieur, poursuit ce travail au-dedans de lui. N’en déduisons pas que l’oraison ait lieu forcément le soir ! Cette image inscrit la prière dans une continuité avec l’ensemble de nos activités, et symboliquement au soir de notre vie, avec ce que nous connaîtrons après la mort. Qui ne prie pas en cette vie ne se prépare pas à la mort. Voyez d’ailleurs la grande difficulté à parler de la mort avec les gens qui n’ont pas de vie de prière.

Cette continuité entre la prière et le reste de nos activités est essentielle. Qui fait de l’oraison un mode de vie, un savoir-vivre, davantage qu’un exercice spirituel.
Dans ce manuel de prière pour les débutants qu’est ‘le Chemin de Perfection’, sainte Thérèse consacre la moitié de son propos aux réformes à apporter à sa vie, dans le respect du prochain, dans le détachement à l’égard des biens matériels, dans l’humilité et la maîtrise de soi. Pour pouvoir prier, comme Jésus dans l’évangile, et comme il nous demander de prier, il faut que nous mettions notre vie en conformité avec l’Evangile.

Voilà pourquoi le Maître demande au serviteur de poursuivre son effort. Car le recueillement, en arrêtant l’activité des facultés, produit naturellement une impression agréable de repos, que l’on risque de confondre avec le sentiment de la présence de Dieu. Il faut donc que ce recueillement, pour être prière, soit tourné vers Dieu. « Recueillie au-dedans d’elle-même, l’âme peut méditer la Passion, se représenter Dieu le Fils, l’offrir au Père céleste, sans se fatiguer l’esprit à aller le chercher sur la montagne du Calvaire, au jardin des Oliviers ou à la Colonne de la flagellation » (Chemin de Perfection, ch. 30).

Ajoutons ceci : cet effort, ce recueillement apportent la joie. Nous prions pour retrouver le Christ, pour reprendre des forces, avoir des réponses à nos questions. La présence du Maître est la plus belle des récompenses.

Père Christian Lancrey-Javal,
curé

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