33ème dimanche du Temps Ordinaire - 17 novembre 2013

Lc 21, 5-19

Dans la Chapelle royale, ouverte tous les jours à qui veut venir parler à Dieu, voir Jésus, implorer Notre-Dame de Compassion, un cahier d’intentions de prière est laissé à la disposition des visiteurs. Une jeune femme a écrit la semaine dernière : « Je suis seule avec mon chat, ma petite fille de temps en temps, je me sens abandonnée et parfois j’éprouve le besoin de partir pour toujours. Merci de m’avoir écouté. Patricia ». J’ai pensé à elle, j’ai prié pour elle, et j’ai refait l’homélie que j’avais prévue pour ce dimanche, pour vous parler de la souffrance.

Non pas que j’aie été pris d’une inspiration subite, au contraire : c’est le thème que j’avais proposé à quelques groupes que j’accompagne ou que j’anime ; il correspond bien au mois de novembre, aux jours froids et pluvieux qui rétrécissent, aux martyrs de la Toussaint, aux Défunts de nos familles, aux victimes de la Grande Guerre.
De fait, nous l’avons vécue sous forme d’hommages et de commémorations, parce que nous vivons la souffrance sous le mode du temps, de ce qui est interminable ou incertain, et la souffrance humaine est la plus forte du monde animal, parce qu’elle est proportionnelle à notre conscience du temps.

Quelle est la limite aux plaisirs que nous éprouvons, sinon leur brièveté ?

Certains cherchent à les multiplier, les recommencer, les renouveler, y consacrent leur vie, tandis que d’autres, les croyants que nous sommes, cherchons plutôt à revenir à la source pour que tous en profitent. Peut-être est-ce une définition du Chrétien : celui qui cherche la source, le Christ lui-même, pour que tous en bénéficient.

Les personnes que j’ai interrogées ce mois-ci sur la souffrance n’étaient plus des gamins, et elles avaient un recul sur ce que l’expérience du mal avait changé en elles et dans leurs relations aux autres. Elles s’accordaient pour distinguer ce qui est intime et très personnel, la douleur, physique ou morale, de la peine qu’il est possible de partager. Elles distinguaient aussi la souffrance subie de celle que l’on peut soit fuir soit assumer.

C’est de cela que je voudrais vous parler, de l’acceptation de la souffrance, à l’image de ces persécutions dont Jésus dit dans l’évangile qu’elles viendront mais que nous n’avons pas à nous en inquiéter ! Accepter de souffrir, et pire encore : « offrir sa souffrance » !

Juste un mot tout d’abord sur les trois dimensions du temps dans les motifs de souffrance, en commençant par ce qu’il y a de plus immédiat : le malheur d’un proche. Le premier motif de souffrance est le malheur de quelqu’un que j’aime. C’est la réalité la plus évidente, de l’instant présent. Seigneur, celui que tu aimes est malade.

Une deuxième cause de souffrance vient du passé, et d’un rappel d’un événement passé. Le cardinal Journet a une parole magnifique pour commenter l’annonce de Siméon à la Vierge Marie, qu’un glaive transpercera son cœur : à l’Annonciation, dit-il, elle avait déjà compris qu’elle devait tout donner. Elle connaissait le destin des prophètes. Et quand Siméon lui confirme la Mission de l’Enfant Jésus, il « ravive une blessure ». Combien de souffrances ravivent et aggravent ainsi des douleurs passées !

Enfin, une 3ème cause de souffrance ne concerne ni le présent ni le passé mais l’avenir, en venant l’obscurcir, le rétrécir, et il n’est de pires souffrances que privées d’espoir.

La souffrance interrompt le présent, déséquilibre le passé en faisant remonter sa part la plus noire, et remet en cause l’avenir. Ajoutons une 4ème cause qui est l’injustice, car c’est ainsi que nous percevons la mort, comme un mystérieux châtiment.

Voyez l’importance du temps dans ce mystère de la souffrance et de la mort, qui en fait une donnée incompressible de la condition humaine. La souffrance est au confluent du temps et de l’amour, de l’amour qui manque et du temps qui s’affole.

Dans la 2ème lecture de ce dimanche, saint Paul s’inquiète de ceux qui vivent dans l’oisiveté, qui n’est pas un repos, un temps d’inoccupation, mais un choix volontaire, une insouciance. « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » ! Il faut l’entendre dans l’esprit et dans les termes dans lequel la consigne est formulée : « à ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ cet ordre et cet appel : qu’ils travaillent dans le calme pour manger le pain qu’ils auront gagné ». C’est ce que nous offrons à la messe : notre travail. Nous offrons notre participation et notre obéissance à l’œuvre de Dieu. Nous n’offrons pas notre souffrance !

Offrir sa souffrance ? Dans son encyclique sur l’Espérance, le pape Benoît XVI fait allusion à ce « mode d’éducation du passé, cette pensée de pouvoir ‘offrir’ les petites peines du quotidien, leur attribuant ainsi un sens … ». Notez bien qu’il ne parle des ‘petites peines’, de ‘piqûres plus ou moins désagréables’, en indiquant que dans cette dévotion, « il y avait certainement des choses exagérées et peut-être aussi malsaines »
(n. 40).

Que veut dire : offrir ses souffrances ?
Qu’est-ce que le Christ a offert à son Père au moment de sa Passion ?
Et quelle vision monstrueuse les hommes ont-ils d’un dieu qui accepterait du mal en cadeau ?!
A son Père, le Christ offre son amour et sa confiance. A Dieu, nous offrons notre confiance. Nous offrons la façon dont nous cherchons à dominer, à dépasser ce qui nous fait souffrir, ce qui tend à nous séparer, pour Lui rester unis, à Lui et aux autres.

C’est ce qu’expliquait l’Encyclique sur l’Espérance : « Ces personnes étaient convaincues de pouvoir insérer dans la grande compassion du Christ leurs petites peines, qui entraient ainsi d’une certaine façon dans le trésor de compassion dont le genre humain a besoin ».

Elle ne se trompait pas, Patricia, qui dans sa souffrance et son désespoir, venait prier Notre-Dame de Compassion. L’œuvre du Christ, dans sa Passion, est d’ouvrir à tous ce trésor divin de compassion dont le genre humain a tellement besoin. On n’offre pas sa souffrance, on offre confiance et compassion.

Père Christian Lancrey-Javal,
curé

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